L’arrivée de Québec solidaire pour les mouvements communautaire et féministe : enfin! ou bof...

Dans son livre Raisons communes, Fernand Dumont décrit ainsi les organismes communautaires : «C’est un fait reconnu, les organismes communautaires sont des lieux d’innovation sociale, tant en matière de services, d’éducation populaire que de défense de droits, des lieux de participation et de pouvoir du citoyen qui devient acteur de changements qu’il souhaite pour son milieu».  J’espère que je ne déformerai pas sa pensée en postulant qu’il incluait également les citoyennes quand il parlait de participation et de pouvoir citoyens.

Pour faire une histoire très courte et en tournant les coins rondement, le mouvement communautaire est issu des premiers comités de citoyens et de citoyennes des années 60.  Plusieurs des groupes populaires d’alors sont également actifs dans des comités d’action politique.

Au cours des années 1970,  une partie des pratiques des mouvements populaires est récupérée par l’État, par exemple les cliniques populaires de santé deviennent les CLSC et les cliniques juridiques se transforment en Services d’aide juridique. À la fin des années 70, les groupes populaires s’éloignent de l’action  politique pour se concentrer davantage dans l’action sociale.

 
Durant les années 80, un nombre de plus en plus important d’organismes communautaires apparaît, par exemple les groupes féministes qui mettent à jour les inégalités sociales et les différentes formes de violence adressées aux femmes. Leurs actions enclenchent des changements de mentalité qui à leur tour induisent des changements législatifs. Les maisons de jeunes offrent des lieux d’apprentissage de la citoyenneté pour un nombre important de jeunes, les maisons d’hébergement offrent des abris pour les jeunes sans foyer, pour les femmes violentées, pour les personnes itinérantes.  L’action communautaire emprunte différentes voies et prend de multiples visages : certains groupes focalisent davantage sur les services directs d’aide, d’autres mettent l’accent sur l’éducation populaire à la Paolo Freire, c’est-à-dire en donnant des outils aux citoyens et aux citoyennes pour développer leur pensée critique et des actions en conséquence.  L’action collective est encore à l’ordre du jour pour la plupart des organismes communautaires. C’est durant cette période que les organismes communautaires autonomes commencent à  revendiquer auprès de l’État une reconnaissance formelle de leur apport dans la société.  Reconnaissance qui doit se traduire par un financement adéquat et par le respect de leur autonomie.

 
Les années 90 apportent un lot important de changements:  les services de santé publics se régionalisent et se démocratisent, les interlocuteurs gouvernementaux changent,  les organismes communautaires acceptent le beau risque et s’investissent dans les instances régionales et locales. Une place leur est ouverte, ils se rapprochent de l’exercice du pouvoir, du moins d’un certain pouvoir. Ils parviennent même parfois à influencer les choix des réseaux publics en matière de priorités à mettre en place. Par ailleurs, plus les organismes communautaires s’investissent dans les lieux de concertation avec les représentantEs étatiques, plus les interactions se modifient.  Un certain clivage se creuse entre les organismes qui se réclament de l’action communautaire autonome et ceux qui relèvent davantage de la dispensation de services complémentaires, c’est-à-dire qui visent à combler les lacunes des services publics. 

 
Début des années 2000, l’État adopte une politique gouvernementale qui reconnaît d’une part  l’action communautaire autonome avec sa dimension de transformation sociale et d’autre part,  l’action communautaire au sens large avec sa dimension de collaboration et de complémentarité avec les services publics.  On assiste parallèlement au rétrécissement des lieux régionaux d’exercice de pouvoir.  Les conseils d’administration des instances régionales telles que les régies régionales, devenues des agences de la santé et des services sociaux et les conseils régionaux de concertation et de développement (CRCD) devenues des CRÉ, diminuent tant en nombre de siège qu’en matière de pouvoir.  Les membres ne sont plus éluEs par leurs pairs mais nomméEs par les ministres.

En 2006 au Québec, l’action communautaire, c’est grosso modo 4 000 organismes communautaires autonomes et 4 000 organismes communautaires au sens large actifs dans tous les secteurs de la société : santé, services sociaux, éducation, environnement, développement économique, coopération internationale, etc.  Dans le Bas-Saint-Laurent,  on recense environ 175 organismes communautaires autonomes dont la très grande majorité interviennent dans le domaine de la santé et des services sociaux. Tant au Québec que dans la région, un constat s’impose : 80% des travailleurs dans les organismes communautaires sont en fait…  des travailleuses.

 
Les affinités des organismes communautaires et des groupes de femmes avec Québec Solidaire

 
Que les organismes communautaires privilégient la voie de la distance critique envers les orientations gouvernementales afin de les corriger par l’action collective ou qu’ils choisissent plutôt une approche collaboratrice et plus conciliante avec le pouvoir,  une constante se dégage : l’action communautaire cherche avant tout à améliorer les conditions d’existence des gens qui fréquentent leurs organisations et, par voie de conséquence, celles de la population en général.  En règle générale, les organismes communautaires veulent vivre dans une société où le bien commun prime dans les prises de décision étatiques.

Québec solidaire se dit écologiste, de gauche, démocrate, féministe, altermondialiste; il se prétend d’un Québec pluriel, souverain et solidaire.

Dans sa déclaration de principes, Québec solidaire affirme se vouer entièrement à la défense et à la promotion du bien commun et à la recherche de l’égalité et de la justice sociale.

Québec solidaire reconnaît formellement l’importance des mouvements sociaux, communautaires et syndicaux et avance que les solutions aux problèmes émergeront dans de nouveaux espaces de délibération et de participation où les citoyenNEs pourront pleinement s’impliquer et détenir un réel pouvoir.

Il affirme qu’il s’engagera sur le terrain des luttes sociales en appui aux mouvements progressistes et dans le respect total de leur autonomie.  Évidemment, Québec solidaire soutient les luttes féministes et s’engage à en appliquer les principes au fonctionnement du parti.  D’ailleurs, on peut déjà le constater avec le fait qu’il y ait deux porte-paroles, une femme et un homme, ce qui suscite des commentaires et des rires narquois et sceptiques.

Québec solidaire a présenté une première candidate à des élections partielles dans le comté Ste-Marie-St-Jacques à Montréal. Cette candidate, Manon Massé, est issue des milieux communautaire et féministe.  Dans une des déclarations qu’elle a faites à la presse, elle a mentionné avec conviction que «Québec solidaire n’est qu’un outil de plus pour les mouvements sociaux qui sont essentiels». 

En tenant compte de la déclaration de principes de Québec solidaire, de ses visées, de la provenance de la première candidate de ce parti, de l’accueil fait à cette première candidature, de la place dans ce parti aux militantEs des mouvements sociaux,  on ne peut faire autrement que  constater les points de convergence entre les aspirations de Québec solidaire et celles des mouvements communautaires et féministes. 

Depuis plusieurs années, malgré l’adoption d’une politique gouvernementale, les  groupes communautaires autonomes et les groupes de femmes luttent pour sauvegarder leur autonomie, pour être reconnus comme des lieux de transformation sociale, où l’intervention communautaire n’est pas vue comme un simple moyen d’offrir des services à la population à moindre prix et selon une perspective technocratique.   Les positions de Québec solidaire sont donc un ravissement à entendre… Est-ce à dire que les organismes communautaires et les groupes de femmes donneront leur appui à ce parti?

 

Quelques tentatives de réponses et de questions

Avant d’affirmer que oui, les groupes voudront d’abord évidemment analyser le programme politique de Québec solidaire. J’entends  ce que les gens vont dire ou disent déjà :  petit parti comme Québec solidaire peut bien faire dans le monde actuel pour contrer la locomotive néolibérale beaucoup trop forte et trop puissante…  On n’a pas le choix…    C’est l’anthropologue Margaret Mead qui a dit :  «Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde.  C’est même de cette façon que cela s’est toujours produit».  Je suis de celles qui croient fermement que nous nous devons de rêver grand, collectivement, et de voter selon notre cœur et notre tête, non pas stratégiquement… Je suis de celles aussi qui suivront de près Québec solidaire afin de vérifier si les bottines suivront vraiment les babines. C’est bien beau des principes, mais dans la vraie vie, comment cela va-t-il s’articuler? Hmmm, ça a l’air d’être une belle gang de pelleteux de nuages ….  Moi, j’ai pas envie que le Parti Libéral revienne au pouvoir, ça fait que je vais voter pour le Parti québécois même si Boisclair ne fait pas mon affaire… 

Il faudra voir aussi comment Québec solidaire abordera la question des régions….  Et par régions, j’entends tout ce qui n’est pas Montréal et sa périphérie…  Le clivage semble s’accentuer de plus en plus entre la vision urbaine, j’irais même jusqu’à dire «montréalocentriste», du développement par rapport à une vision régionaliste.  Si nous voulons un Québec avec des régions non seulement habitées mais animées, il faudra revoir nos façons de penser cette problématique. 

Autre enjeu : les organismes communautaires autonomes et les groupes de femmes sauvegardent traditionnellement une distance avec les partis politiques. L’arrivée d’un parti qui s’affiche carrément comme recherchant la justice sociale et l’égalité entre les femmes et les hommes changera-t-elle la donne?  Y aura-t-il des organismes qui sortiront de leur réserve habituelle pour prendre position en faveur de Québec solidaire?  D’un autre côté,  quels seraient les impacts d’un rapprochement entre les mouvements communautaires et féministes et un parti politique?  Si la distance s’atténue, est-ce que la marge de manœuvre pour s’opposer  à des orientations s’atténue aussi?  Est-ce que la marge de manœuvre tout court s’atténue?

Par ailleurs, si l’on regarde le recul actuel en matière de droits sociaux, de reconnaissance de l’action communautaires autonome, de vie en société tout simplement douce et bonne,  les organismes communautaires autonomes et les groupes de femmes ne sont-ils pas à l’heure où ils devront s’investir dans l’action politique afin de se donner une voix, afin de se donner un levier de plus pour le changement social? Un outil de plus,  comme le disait Manon Massé? Selon moi, la question mérite au moins d’être débattue au sein de nos instances communautaires et féministes. Peu importe la réponse, pourvu qu’on en débatte ouvertement.

Et, à ma question de départ, L’arrivée de Québec solidaire pour les mouvements communautaire et féministe :Enfin! ou Bof...? 

Je réponds :  Enfin!


Évelyne Langlois