Lettre ouverte à Mario Dumont
Monsieur Dumont, vous admettrez que faire dire à un sondage que 59 % des québécois sont racistes est une interprétation grossièrement sensationnelle qui ne correspond pas notre réalité. Le sensationnalisme est toujours un peu mensonger et le racisme immoral. Chercher à faire du capital politique sur ce mensonge est inacceptable pour le Québec.
Notre parti, comme le Québec, compte dans ses rangs un grand nombre de citoyennes et citoyens en provenance de partout dans le monde qui sont résolument attachés à la laïcité des institutions publiques en société. Nous sommes, l’une née au Québec, l’autre immigré, mais nous nous considérons Québécois car nous habitons ce territoire et participons à la vie collective du Québec dans le respect de ses acquis. Les immigrants et immigrantes sont généralement bien accueillis au Québec et nos minorités se sentent respectées tant à l'école, dans les espaces publics que dans le quotidien de nos vies partagées. Notre peuple montre un talent particulier à accepter et intégrer les différences. Ce sont l’ouverture, la liberté et l'égalité que nous procurent nos droits démocratiques qui donnent véritablement à l’immigrant comme à la native du Québec envie de mettre du sien pour le Québec de demain.
Bien sur, tout ça est relatif, car tout n'est pas rose au Québec. De la discrimination, il y en encore. Il suffit de regarder ce qui se passe à l'embauche ou lorsqu'une noire ou un arabe se cherche un logement. Le délit d'apparence pèse encore lourdement dans la vie des minorités visibles. Malgré les beaux discours, le progrès est dérisoire quand on pense à la discrimination institutionnelle qui afflige encore la fonction publique, les ordres professionnels ou les médias par exemple.
Mais en dépit de tout ça presque tous les immigrants s'entendent pour dire que les Québécois sont parmi les plus ouverts et tolérants au monde, collectivement et individuellement. "Vieux réflexe minoritaire" dites-vous, qui "continue à nous faire courber l'échine". Sottise! Nous croyons au contraire que l'ouverture et le respect des différences que manifeste le peuple québécois de manière le plus souvent heureuse - et que vous récusez - n'a rien d'une faiblesse. Il y a bien sûr des décisions maladroites et erronées, souvent sans lien avec les accommodements raisonnables et qui contreviennent à nos valeurs d'égalité homme-femme ou enfreignent le caractère laïque de nos institutions publiques. On peut aussi déplorer que des responsables publiques négligent à faire valoir et respecter nos principes du vivre ensemble, qui supposent de partager des valeurs et des règles communes en société. Mais le tout, y compris ces travers, témoigne d'un Québec de plus en plus éduqué et ouvert, qui a apprivoisé ses multiples composantes, qui a confiance en lui-même sans être affligé du terrible complexe de supériorité qui taraude plusieurs majorités xénophobes en Europe.
Qu'on se pose des questions très légitimes sur les accommodements raisonnables, ça ne fait pas de nous des racistes pour autant. Tout le spectre politique, de Québec solidaire à l'ADQ, s'entend sur la nécessité d'en faire un débat public, clarifier les notions, redéfinir les limites. La discussion est entièrement ouverte. Pour notre part, nous croyons entre autres qu’aucun accommodement qui nie le principe d'égalité des femmes ne peut être acceptable. Mais il faut discuter de manière inclusive et tenir compte du portrait global.
Vous déplorez, M. Dumont, un supposé "effacement collectif". Nous aimons mieux retenir votre suggestion de "mieux accompagner les nouveaux arrivants". Mais cela suppose "d'en finir avec ce vieux réflexe" qui consiste à se contenter de parler des valeurs communes alors qu'il faut accompagner de gestes concrets nos beaux principes de " l'égalité entre les individus, la liberté d'expression, la justice, le respect, la solidarité, la paix et notre attachement fondamental envers la démocratie". Cela veut dire des cours de français adéquats, reconnaître les diplômes des immigrants et immigrantes, lutter contre la discrimination en logement, à l'embauche, dans l'accès à l'espace public. Pour mieux vivre ensemble, il faut aussi imaginer l'intégration jusqu'à la pleine participation à la vie politique. Est-ce raisonnable de s'accommoder d'une présence aussi timide des communautés aux postes de commande au gouvernement, dans les médias, dans nos rouages économiques?
Le tapage médiatique actuel tend à culpabiliser les victimes du racisme - les arabes, les musulmans, les juifs, les sikhs. Il leur fait porter à toutes l'odieux des quelques aberrations qui sont généralement le fait d'acteurs marginaux et individuels qui ne représentent qu'une petite frange des minorités issues de l'immigration ou des communautés culturelles. C'est un dangereux racolage démagogique. N'y participez pas. Le Québec, rassurez-vous, ne courbe pas l'échine. Ni devant les campagnes militaristes qui veulent l'entraîner dans des aventures guerrières. Ni devant les grandes opérations de séduction pour lui vendre un Casino ou une centrale au gaz en lieu et place de projets de développement viable. Pas plus que devant les tentatives de certains milieux qui veulent attiser les tensions identitaires et modeler nos rapports sur un dangereux manichéisme qui consiste à diviser le monde entre "nous" et "les autres".
La rectitude politique, si elle existe, est peut-être néfaste. Mais le racolage démagogique en cours l'est assurément davantage. Méfiez-vous de cette démagogie, car elle ne rapportera rien de bon ni de durable au Québec. Déjà, dans la nuit de lundi à mardi, une vingtaine de fenêtres d'une école fréquentée par les musulmans ont été fracassées. Peut-on s'étonner, quand on sait que le racisme en plus d'être immoral est toujours destructeur.
Amir Khadir
Françoise David
Porte-parole nationaux de Québec solidaire

